Portrait de Solène Eloy
en 4 fresques et 1 flaque 

Sur cette première fresque, on ne voit qu’une étendue crayeuse et granuleuse. C’est le premier sol sur lequel on te dépose, tu as quelques mois et c’est le sable qui t’accueille. Toi qui ne connais que la douceur de la peau et des tissus, tu frissonnes de ce premier contact. Comme si ta peau de chair tombait amoureuse de cette peau de sable. Émerveillement de ces grains qui viennent se coller contre toi comme des petits amis. Tu oublieras tout de cette rencontre tellurique mais toujours tu chercheras à retrouver ce premier émoi.

Ainsi dans tes promenades c’est le sol qui a tes faveurs, tu y trouves toute sorte de trésors. Le sol, c’est aussi l’assise de ton prénom, Solène. Sol, c’est aussi le début du mot solide. Car le sable où tes petites jambes se frottent, n’est pas un sable qui glisse entre les doigts, non, c’est un sable compact et dur sur lequel tu vas pouvoir t’appuyer et t’élever.
C’est ta grande tante qui t’a déposée là, elle t’entoure d’un bras et de l’autre, elle trace un mot dans le sable mouillé. Dans votre famille, cette tante est une fée voyageuse qui a foulé tant de sols dans sa vie. À sa manière, elle t’adresse son vœu de bonne fée, sur le sable elle écrit pour toi le mot liberté.

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Des plissés de bleu éclatant, de rose empourpré et de vert flamboyant se déploient sur cette deuxième fresque. C’est l’Italie de tes dix-huit ans. Vous venez d’arriver avec ta famille, vous vivez dans un appartement hôtel. Tout a été si vite. Tes parents sont débordés, tes frères et sœurs désorientés mais toi tu es à ta place. Tu aimes cette vitesse et cette confusion. Ici, tu te sens vivante. Tout est bruyant : la ville qui crie et klaxonne, ta famille qui s’engueule en cherchant ses repères. Ce brouhaha fait monter la sève en toi et vient battre tes veines. C’est une liberté assourdissante charriant un désordre qui t’autorise à t’emparer de la ville et de ton destin. Comme si ta part animale pouvait oser se frayer un chemin grâce à ce chaos.
Tu as dix huit ans, tu as faim. L’Italie vient te nourrir de ses trésors avec ses églises, ses mosaïques, ses marqueteries de marbres. Des fresques de Masaccio, tu feras ton festin. Tu ne retiens rien des personnages ni de l’architecture. Ce qui t’enivre, c’est cette matière minérale qui ne bouge pas depuis des milliers d’années, la certitude que certaines choses peuvent s’ancrer dans le temps. La solidité de cette beauté te bouleverse autant que la délicatesse du sable sublimé. Dans cette verticalité, tu trouves ton sol et ta voie. La tornade italienne n’aura duré qu’un an mais tu ne seras plus jamais la même.

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Rouge électrique pour cette troisième fresque. A l’intérieur de cette couleur intense, sans hésitation, tu plonges ta main pour ajuster la frange cerise de la mannequin Sybil Buck. C’est le défilé Dior qui a lieu dans les jardins de Bagatelle. Dans cette cadence réglée à seconde près, tu es la cheffe des habilleuses, tu orchestres les tenues en attendant d’inventer ton monde.
Dans le mythe Hindou du barattage de la mer de lait, chacun tire de son côté sur un immense serpent de mer et au milieu tournoie une tortue qui vient battre l’eau pour que jaillissent mille trésors de cette mer. Ici, tu es en plein barattage, tout est intense mais tu sais contenir les mouvements contraires de ces remous. Un défilé c’est toujours la création d’un monde, et dans cette mer de corps excités, de cris pour arranger le déséquilibre d’un chignon, de robes à ajuster, de sueur pailletée, surgit toujours des merveilles dont tu sauras faire ton beurre quand viendra ton heure. Mains moites mais regard serein, tu parcours les polaroïds des filles avec leur look, le créateur t’adresse un rapide clin d’œil, signe que tout est parfait. Le défilé s’ouvre avec Sybil qui s’élance sur le catwalk.

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Le calme s’est installé dans cette quatrième fresque, camaïeu de vert caressé par une légère brise. C’est un vert aérien favorable aux rêves. Tu es allongée sous la frondaison d’un grand chêne. Tu as laissé ton vélo au milieu du champ. Dans ta poche, des trésors : un galet tout lisse, une pomme de pin avec des écailles noires, des glands grignotés par des écureuils et trois petits cailloux blancs comme des points de suspension. C’est l’endroit où tu te sens le mieux, dans la nature et seule. Tu observes la canopée, les branches fines qui se courbent légèrement pour faire danser les feuilles, la lumière dorée de la fin d’après-midi qui nimbe ces glissements de verdures. Tu souris en te souvenant que petite, tu t’échappais des jeux d’enfant pour te retirer auprès des arbres et des rochers. Tu fais rouler les cailloux blancs dans ta main en mesurant la chance de ta solitude peuplée de miracle végétal ou minéral.

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Une flaque d’eau. Tu as ce don, tu sais regarder dans les flaques. Certains savent se contempler dans un miroir, toi tu sais regarder dans une flaque. Et ça n’a rien à voir. Dans un miroir on se cherche, dans une flaque on se perd. Dans un miroir on trouve son regard amusé, fatigué ou pétillant, dans une flaque, on voit le regard d’un animal. Un animal totem, celui d’avant notre naissance, celui qui erre dans nos rêves. Mais pour l’apercevoir, il faut beaucoup de courage et laisser au bord de soi doutes, préjugés et fausses croyances pour que surgisse la pupille noire et chaude de l’animal.
Toi quand tu te penches dans une flaque, c’est le regard d’un zèbre qui te répond, dans ses yeux tourne le cosmos et au centre scintille un fil d’or. 

Laurence Verdier pour Solène Eloy
Versailles – île de Djerba, Automne 2019